Asie

Une journée sur le Mékong

8 avril 2017
Nous quittons le Tonlé guesthouse à l’aube. Le temps est lourd. La saison sèche tire à sa fin. Il a plu au moins deux fois depuis notre arrivée.
Nous nous rendons au port en tuk tuk. Plutôt que de prendre la route pour nous rendre à notre prochaine destination, nous naviguerons sur le Mékong. L’idée m’enchante.
Sur le quai, j’aperçois trois bateaux. « C’est celui-ci ! » s’exclame Meng, notre guide, en pointant le plus petit. Un bateau ? Une petite chaloupe, oui ! Très rudimentaire, notre « taxi flottant » devrait nous emmener à Kompong Chem en cinq heures, Maude, ma compagne de voyage, Meng et moi.

Notre embarcation ne semble pas très stable. Je la vois vaciller alors que le capitaine charge les bagages. Nous comprenons sitôt à bord que la répartition du poids sera le grand défi du voyage. J’oublie tout de suite mon plan de me délier les muscles en faisant un peu de pilates pendant le trajet !

Cap sur Kompong Chem !

Les bagages sont empilés à l’avant du bateau. Maude, Meng et moi occupons le centre. À l’arrière, le conducteur manie le moteur. Nous le verrons ajouter de l’essence au fur et à mesure au cours des prochaines heures.
Nous naviguons en plein centre du fleuve. Les rives était plutôt rapprochées, surtout les deux premières heures, nous captons quelques scènes du quotidien. Ici, un homme à vélo. Là, une charrette. Des pêcheurs, aussi.
Je mange des arachides fraîches bouillies en replongeant dans L’élimination de Rithy Path et Christophe Bataille, levant la tête de temps en temps pour scruter l’horizon. Tiens, un village flottant !
Moins de deux heures après notre départ, Meng souhaite faire une pause pipi. Le capitaine s’approche de la rive. Notre guide escalade la côte escarpée et revient quelques minutes plus tard. La chaloupe tangue alors qu’il remonte à bord. Maude et moi échangeons des regards inquiets. C’est décidé : nous n’aurons pas envie pendant tout le voyage !
Soudain, le bateau s’immobilise. La voix de Meng se fait plus stridente. Nous comprenons que nous venons de nous enliser dans un banc de sable. Le chauffeur effectue quelques manoeuvres et nous repartons sans trop de mal. Fiou !
Je m’endors le livre de Rithy Panh entre les mains, des images de prisonniers forcés de manger leurs excréments plein la tête. Quand j’ouvre les yeux, j’aperçois des maisons sur la rive. En avant-plan, les fourmis s’affairent sur la coque du bateau. Espérons qu’elles n’aient pas subitement envie de dévier de leur route : hier, mon pied droit s’est retrouvé sur leur passage, au moment où je photographiais le Temple aux cent colonnes, à Sambor, et elles ne se sont pas gênées pour me faire part de leur mécontentement. Les piqûres me le rappellent encore ce matin.

Un bac, au loin. À son bord, des marchandises et des passagers. Des taches beiges, brunes et oranges vif.
Je repense à la scène d’ouverture de L’Amant. La petite et son feutre d’homme. Ses chaussures dorées. Son regard lointain. Je ferme les yeux et j’entends la voix de Jeanne Moreau. J’ai appris à aimer Duras grâce à cette voix. Je l’ai entendue avant de la lire. « Très vite dans ma vie il a été trop tard. » L’une des meilleures premières phrases de toute l’histoire de la littérature.
J’ouvre les yeux. Le ferry se rapproche. Les taches oranges sont maintenant des moines.
J’avais l’intention de ne rédiger que les deux articles prévus pour Avenues.ca pendant mon séjour au Cambodge. Mais rien à faire. Tôt ou tard, mes doigts se mettent à tapoter compulsivement sur mon iPhone. Concocter un journal de bord vidéo m’amuse ; écrire est l’extension des battements de mon coeur. L’écriture, ma seule certitude. Toujours.
Encore une fois, je pense à tous les détours que j’emprunte constamment. Partir au bout du monde et aimer encore plus fort celui qui m’attend. Me retrouver captive d’un moyen de transport pour ressentir cet étrange sentiment de liberté. M’étourdir en multipliant les projets pour réaliser de nouveau l’importance du seul qui me soit jamais apparu essentiel, celui qui me donne le vertige à sa simple évocation. Écrire. Tout le temps. On sous-estime le pouvoir de la distance.
Nous accostons pour casser la croûte. Maude me pointe un homme entouré de buffles, près de la rive. Il asperge les bêtes, dont seuls le haut du corps et la tête sont hors de l’eau.

Des chants se font entendre. On dirait des prières islamiques… Le capitaine confirme. Étonnant, considérant que les musulmans représentent à peine 5 % de la population du Cambodge.
Nous sommes à mi-chemin. Même si le bateau n’est pas des plus confortables, je savoure chaque seconde. Je perds toute notion du temps dans les moyens de transport. Sommes-nous vraiment partis depuis plus de trois heures ?
Je m’allonge pour reprendre ma lecture. C’est à ce moment que je remarque la publicité imprimée sur la toile qui recouvre une partie du bateau. Sur la photo, un couple de jeunes mariés pose à côté d’une moto de luxe et d’une montagnes de dollars américains. La tulle de la robe dévoile les jambes nues de la femme et laisse entrevoir son jupon de dentelle. Elle porte des baskets immaculés. L’homme, dont les traits semblent métissés, est vêtu d’un complet complet banc et noir. La bière Cambodia apparaît de chaque côté de l’image, en format géant. À chaque culture sa vision de la réussite…
Les heures s’égrainent lentement. Les cinq heures prévues se transforment en sept. Maude et moi avons toutes deux les mollets rouge homard. Quoi ? un coup de soleil sur les jambes ? Seulement au Cambodge, dans une chaloupe… Les nuages gris sont pourtant toujours là.
La dernière demi-heure, nous scrutons l’horizon à la recherche du pont qui sert de repère. Quand nous l’apercevons enfin, nous poussons un soupir de soulagement. Nous avons eu de la chance, mais les nuages se font de plus en plus menaçants.
Le capitaine accoste près d’un grand escalier très à pic. Une fois là-haut, nous découvrons une ville. Mais où sommes-nous ? La réponse : Kompong Chem. Une quarantaine de minutes de tuk tuk seront nécessaires pour nous rendre au village de Cheung Kok, où nous passerons les deux prochaines nuits.
À peine arrivée là-bas, l’orage éclate. La pluie diluvienne tombe sans arrêt pendant des heures.
P.S. : Nous n’aurons étrangement pas envie d’aller aux toilettes pendant tout le trajet !

Pratico-Pratique :

• Ce trajet en bateau n’est offert par aucune agence. C’est CRD Tours qui a organisé ce transport privé. Il est possible de vivre le même type d’expérience pour 350 $US (peu importe le nombre de passagers – le prix est pour le bateau, le capitaine et l’essence).  Le montant peut sembler exorbitant, mais il ne faut pas oublier que c’est un transport privé. Comme CRD Tours appuie des organisations locales, une partie de l’argent investi revient à la population par le biais des projets soutenus par le tour opérateur.
• Le bateau est très instable. Il faut bien répartir le poids et ne pas trop bouger une fois à bord. Heureusement, l’eau du Mékong est très calme !
• Pas de toilettes à bord.
• Pour réserver des hébergements et s’assurer que 100 % du montant revient aux gens de la communauté, passez par Village Monde.

Ce voyage a été réalisé dans le cadre du Défi blogueurs de Village Monde, en collaboration avec la Fondation Air Canada.

À lire également : Une île cambodgienne où arrêter le tempsExploration solidaire au CambodgeDemain, je pars au Cambodge

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3 Commentaires

  • Répondre Curieuse Voyageuse 9 avril 2017 - 15 h 11 min

    Coucou Marie-Julie,
    je prends le temps de lire tes articles sur “notre” exploration solidaire. Les vidéos sont très sympas, on a l’impression d’être à tes côtés! Mais… que tu écris bien, quel plaisir de te lire 😀
    Le passage
    “Encore une fois, je pense à tous les détours que j’emprunte constamment. Partir au bout du monde et aimer encore plus fort celui qui m’attend. Me retrouver captive d’un moyen de transport pour ressentir cet étrange sentiment de liberté. M’étourdir en multipliant les projets pour réaliser de nouveau l’importance du seul qui me soit jamais apparu essentiel, celui qui me donne le vertige à sa simple évocation. Écrire. Tout le temps. On sous-estime le pouvoir de la distance.”
    me parle beaucoup beaucoup beaucoup !
    A la semaine prochaine 🙂
    Bises

  • Répondre 12 heures à Séoul (et voler en classe Affaires !) - Taxi-Brousse 18 avril 2017 - 9 h 03 min

    […] avions du futur sur Avenues.ca, Phnom Penh, du passé au présent, Vie de village au Cambodge, Une journée sur le Mékong, Une île cambodgienne où arrêter le temps, Exploration solidaire au Cambodge, Demain, je pars […]

  • Répondre Phima Voyages 19 avril 2017 - 11 h 54 min

    Mékong magique. Nous, c’était un peu plus au nord, mais l’effet est sur moi garanti dès que je pose mon regard (généralement j’y pose en sus une autre partie de mon anatomie que la pudeur m’empêche de nommer) sur ces fleuves mythiques. Excellent récit. Philippe

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