Canada

Maudit Nord!

24 août 2014

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Une soirée dans un bar. À la télé, une game de baseball. À côté du poste, les bois d’un cervidé recouvrent une partie du mur. Je connais des hipsters qui tueraient pour avoir ça dans leur salon.

Je suis à Churchill, dans le nord du Manitoba. Les touristes viennent d’abord ici pour la faune hors du commun – j’apercevrai des ours polaires (oui, même l’été!) et des centaines de bélugas pendant mon séjour – mais moi, ma curiosité est surtout piquée par les humains qui ont choisi cet habitat.

Un band composé de jeunes d’un peu partout entonne des succès d’une autre époque. Un des musiciens porte un t-shirt de Batman. J’apprendrai que le chanteur avec des airs de Beck est Australien.

Un géant avec des jeans délavés à l’acide et un t-shirt sur lequel on peut lire «Copenhagen» traverse mon champs de vision. Un homme de petite taille s’installe au bar. À côté, une fille perdue dans une chemise à carreaux prend une gorgée de bière.

Je souris en entendant les premières notes de Blister in the sun. Pendant que je fredonne la chanson culte de Violent Femmes, je tente de dénombrer les mecs portant la casquette ou la tuque. Il aurait été plus facile de compter ceux qui n’en portent pas…

Soudain, une vieille dame la tête recouverte d’un foulard fait son entrée. «Il y a deux bars “et demi” à Churchill», m’avait prévenue Déné Sinclair de Travel Manitoba (la «demie» reste toujours un mystère pour moi). Est-ce pour cette raison que la clientèle est si éclectique? Un Franco-ontarien rencontré plus tôt ce jour-là s’amuse de mon étonnement. Oui, apparemment, ici, on peut croiser sa grand-mère en allant boire une bière…

C’est au bar que j’apercevrai la Montréalaise attaquée par un ours l’année dernière, Erin Greene. Je me dis que si elle est revenue, c’est qu’elle ressent intensément le magnétisme du nord, elle aussi. Je n’aurai toutefois pas l’occasion de discuter avec elle ce soir-là.  «À Churchill, tout le monde a une histoire avec les ours», me glisse une sympathique blonde de Saskatoon qui revient chaque été pour travailler. Toutes ne sont heureusement pas dramatiques.

Je suis arrivée en train de Winnipeg, où j’ai aussi passé quelques jours dans le cadre du Carrefour GoMédia. Impossible de rejoindre Churchill en voiture: c’est le train ou l’avion.  Le choix n’a pas été difficile à faire. J’avais envie de regarder le paysage changer. De voir la forêt boréale faire place à la taiga. De savourer lentement chaque kilomètre, bercée par le mouvement. De côtoyer des passagers des quatre coins de la planète.

Quarante-six heures plus tard, Churchill se profilait à l’horizon. Juste après notre arrivée, un train de marchandises a déraillé, empêchant ainsi tout transport ferroviaire pour une période indéterminée… J’avais déjà mon billet d’avion pour le retour.

Outre les humains, ce sont les bélugas qui m’ont attirée là-bas en plein mois d’août. Les ours polaires? Oui, bon, on espère tous en voir «en vrai» en pleine nature une fois dans sa vie, non? Mais le meilleur moment pour les observer est plutôt octobre et novembre. On a beau savoir qu’ils sont un millier à se balader dans ce territoire où vivent environ 700 habitants, rien ne nous garantit qu’on en apercevra pendant l’été.

Comme à chaque fois où je suis allée à Dawson city, j’ai été complètement happée par les «personnages» croisés au hasard de ma route. Certains ont passé toutes leur vie dans les parages; d’autres ont choisi de s’exiler sur le territoire des ours blancs.  Je pense par exemple à Paul, qui a quitté le centre du Manitoba en train à 19 ans «pour aller regarder ce qui se trouvait au bout des rails». Quarante ans plus tard, «il regarde toujours». Il est aujourd’hui guide touristique.

Paul Ration

Kevin

Kevin

À Kevin, qui alterne entre trois boulots impliquant tous une connaissance approfondie de la faune. Chaque saison touristique depuis 17 ans, on peut le voir arpenter les sites de Parcs Canada, fusil à la main, pour protéger les visiteurs. Il travaille comme gardien depuis 29 ans et n’a jamais eu à abattre un ours polaire à ce jour. «Je suis passé proche, mais je n’en ai jamais tué.»

À cette famille de Portugais de Montréal venue s’installer à Churchill pour ouvrir un resto. J’y ai mangé un délicieux sandwich aux chouriço.

À tous ces mordus de plein air qui bossent dans l’industrie touristique.

Aux autres accros du nord, qui n’arrivent pas toujours à mettre les bons mots sur le déclencheur de cette fascination.

Paul, lui, a une explication bien simple: «Il y a une sorte de liberté ici qu’il est difficile de trouver ailleurs». En le regardant se déplacer sur les rochers, carabine en bandoulière, et prendre régulièrement des pauses pour ne pas surprendre d’ours, la phrase «Ma liberté s’arrête là où celle des autres commence» me revient à l’esprit. Ici, elle s’accorde avec un respect de la nature et de ses habitants, mais aussi avec une forme d’humilité. Combien de fois Paul nous a-t-il rappelé que nous sommes dans l’habitat des ours polaires et non l’inverse?

Polar bear crossing

***

Moi, ma zone de confort se trouve au-dessus des 20 degrés Celcius. Je suis bien quand je sens le soleil brûler ma peau et mon corps se liquéfier sous son insistance. Plus lézard que pingouin, je ne me plains (presque) jamais de la chaleur. Alors pourquoi diantre suis-je tant attirée par le Nord? Pourquoi ne puis-je m’empêcher d’aller grelotter tout en haut du globe dès que j’en ai l’occasion?

Parce que je ne peux pas faire autrement.

Le Nord, c’est tout ce que je ne suis pas. Tout ce qui m’échappe.

C’est sentir des racines me pousser aux pieds sans trop que je sache pourquoi. Comme une sorte de mémoire qui me rattache à une histoire plus grande que moi. Plus que plus n’importe où ailleurs, j’ai envie de tendre l’oreille et de l’écouter se raconter.

Non, je n’ai pas fini de me geler les fesses.

P.S.: Bien sûr que je vais vous reparler des ours et des bélugas! Mais avant, nous ferons un petit détour au Mexique. 😉

J’étais l’invitée de Frontiers North, de Travel Manitoba et de la Commission canadienne du tourisme. Merci! Toutes les opinions émises ici sont bien sûr 100% les miennes.

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6 Commentaires

  • Répondre Véronique 28 août 2014 - 1 h 12 min

    Ça me parle beaucoup ce texte Marie-Julie. Ces derniers temps j’ai envie d’explorer mon pays et de mettre le cap sur le Nord.

  • Répondre Laurence - Le Fil de Lau 21 septembre 2014 - 6 h 30 min

    Un joli texte, qui me parle aussi 🙂

  • Répondre Letieou 9 décembre 2014 - 9 h 03 min

    C’est drôle, sans expliquer pourquoi le grand nord t’attire, tu arrives à me le rendre mystérieux et attirant 🙂 Les personnages ont l’air aussi intrigants que les panoramas. Ah les “bouts du monde”, toujours des petits mondes à eux tout seul !

  • Répondre (Re)découvrir le Canada en train - Taxi-Brousse 12 mai 2016 - 10 h 47 min

    […] J’ai traversé le Canada de long en large, de Toronto à Vancouver, de Winnipeg à Churchill, de Montréal à Halifax et de Montréal à Senneterre seule, en famille, avec amis ou des […]

  • Répondre Au pays des bélugas et des ours polaires - Taxi-Brousse 3 mars 2017 - 9 h 45 min

    […] un coin du monde dont on ne revient pas indemne. En une vingtaine d’années de voyage, Churchill m’a procuré plus de frissons que […]

  • Répondre à Marie-Julie Gagnon Annuler la réponse.

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