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Dany Laferrière et l’exil

12 décembre 2012

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«L’exil ne touche que celui qui reste. Il reste avec le même paysage, mais vide de sens. Tout est pareil, mais ce n’est pas la même chose. Celui qui part doit conquérir un nouvel espace. Celui qui reste ne fait qu’occuper le même espace. Que peut-on faire dans un espace qu’on connaît autant qu’un aveugle connaît sa chambre? L’espace connu, sans projet humain, est la pire prison.»

J’aime Dany Laferrière d’amour. Je l’aime d’abord parce que je n’aime pas toute son œuvre.  Quel intérêt peut bien avoir un auteur avec lequel on est constamment d’accord? Faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer m’avait, à l’époque, plutôt ennuyée.  Peut-être étais-je trop jeune pour en saisir les nuances. Peut-être ne comprenais-je pas encore sa langue. Peut-être rien.

Je me rappelle vaguement avoir parcouru ses premiers romans sans avoir envie de jeter l’ancre dans son univers. Je lisais Laferrière à 20 ans comme je lisais n’importe quel auteur à la mode : parce qu’il le fallait. Parce que tout le monde en parlait.

Il s’est écoulé près de deux décennies entre le moment où ma curiosité m’avait poussée à tourner les pages noircies par ce jeune auteur provocateur et celle où j’ai véritablement trouvé refuge dans son monde avec Pays sans chapeau, puis L’énigme du retour.

Je n’ai jamais pu terminer ce dernier. Pas par manque d’intérêt. Plutôt par trop-plein d’amour.  J’ai savouré chaque mot un à un, lentement, relisant parfois des paragraphes entiers pour les imprimer en moi tant ils faisaient écho à mes propres réflexions.

Je n’ai jamais terminé L’énigme du retour parce que je ne peux pas me résoudre à ce que ce livre ait une fin.

e n’ai jamais terminé L’énigme du retour parce que je ne peux pas me résoudre à ce que ce livre ait une fin. Je ne supporte pas l’idée de le quitter pour toujours. Le genre de bouquin qui me fait dire à moi, l’aspirante écrivaine («quand je serai grande…» Oui, comme tant d’autres), qu’il n’est peut-être pas nécessaire d’ajouter un roman de plus à la grande bibliothèque universelle puisque j’ai trouvé le «chez moi» que je cherchais. Les mots de Dany Laferrière suffisent. Ma soif d’écriture pourrait être assouvie par la justesse de la sienne.

J’ai eu la chance de le croiser à quelques reprises sans jamais vraiment lui parler. C’est seulement cette année, lors du Salon du livre de Montréal, alors que les files d’attente post-flopée de prix étaient derrière, que j’ai osé l’approcher. Je l’ai simplement remercié, la main sur le cœur. Je ne suis sans doute pas la première. Mais je suis persuadée, comme tous les autres avant, avoir été la plus sincère. C’est là toute la magie de la littérature.

«Voilà, je décide aujourd’hui que je suis fatigué de tout cela. Fatigué de gratter du papier. Fatigué de barboter dans l’encre. Fatigué aussi de regarder la vie à travers la feuille de papier.  Faitgué surtout de me faire traiter de tous les noms : écrivain caraïbéen, écrivain ethnique, écrivain de l’exil, jamais écrivain tout court.»

«Est-ce qu’on peut réellement retourner quand on est parti?» interroge l’auteur Charles Dantzig dans le documentaire La dérive douce d’un enfant de Petit-Goâve, réalisé par Pedro Ruiz. Je ne crois pas qu’il y ait de véritable réponse à cette question. L’exil reste en soi, peu importe où l’on se trouve. Les racines au vent, vers le haut plutôt que vers le sol, on avance parce qu’on ne sait plus comment regarder derrière.

Il est si facile de partir. Si difficile d’être chez soi alors qu’on peut être partout ailleurs.

«L’image que j’ai de l’exil, c’est la page blanche. On est devant une vie qu’on peut inventer. Je pouvais raconter ce que je voulais et tout était neuf. J’avais ma vie entre mes mains.  Je pense que la nostalgie profonde pour moi, c’est celle de l’enfance. C’est plutôt un moment qu’un espace. Il y a une plus grande distance entre mon adolescence et mon enfance qu’entre Port-au-prince et Montréal.»

Non, je ne terminerai pas L’énigme du retour.

Ce billet a été rédigé pour l’ancien blogue de TV5.ca. La chaîne diffusait à l’époque le documentaire La dérive douce d’un enfant de Petit-Goâve.

À lire également: Lettre à Kim Thuy (et pour ceux qui se posent la question, oui, maintenant, je la tutoie;-).

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