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Partir seule: la meilleure décision de ma vie

7 février 2013
Moi, dans un petit café de Taipei, en 2002 (photo qui s'est retrouvée sur la couverture de mon récit Cartes postales d'Asie)

Moi, dans un petit café de Taipei, en 2002 (photo qui s’est retrouvée sur la couverture de mon récit Cartes postales d’Asie cinq ans plus tard)

J’ai raconté maintes fois mes expériences à l’étranger en solo, mais je le fais à nouveau pour rappeler que ce n’est pas parce qu’une femme partie seule à Istanbul, Sarai Sierra, 33 ans, a été assassinée au début du mois qu’il faut oublier tout ce que ce type de voyage peut apporter.

***

C’était en 2001. J’avais 26 ans, des amis extra, un job de rêve et des collègues que j’adorais. Depuis quelques années déjà, je m’offrais régulièrement des escapades en solo. Une semaine à Lisbonne, la première fois, où j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps avant de ressentir ce déclic. Trois mois à Ouagadougou pour apprendre les rudiments du vidéoreportage. Un mois à Vancouver pour parfaire mon anglais. Des escapades à Cuba, Bruxelles, au Nouveau-Brunswick… Mais ce n’était pas assez. J’avais l’impression de tourner en rond. Le sentiment qu’il me manquait une pièce importante du puzzle. Et cela n’avait rien à voir avec mon célibat. Je ressentais une soif de découvertes de plus en plus pressante.

À cette époque, quelques-uns de mes meilleurs amis étaient partis vivre au Japon et en Australie. Je rêvais moi aussi d’aller bourlinguer au pays des kangourous pendant un an grâce au visa vacances-travail. Vivre de jobines pendant un an? Je m’en foutais, ma vie professionnelle se portait plutôt bien.  En six ans de travail acharné, j’avais atteint tous les objectifs que je m’étais fixés (chroniques et reportages télé, publications de reportages dans plusieurs magazines et journaux prestigieux, etc), mis à part l’écriture d’un roman. De toute façon, je n’avais pas assez vécu pour écrire un bouquin à la hauteur de mes espérances…

Que faire, alors? Mais vivre, pardi! Après avoir regardé les gens vivre dans mes reportages, il était temps que j’aille à mon tour découvrir ce que j’avais réellement dans le ventre. De devenir l’héroïne de ma propre histoire. Oui, le bon vieux «partir pour mieux se trouver». Certains clichés ont leur raison d’être.

Lors de mon premier voyage en solo, à Lisbonne

Lors de mon premier voyage en solo, à Lisbonne

C’était en 2001, donc. Un jour d’avril. J’étais morte de trouille. Je partais seule en Thaïlande, en passant par Tokyo pour aller saluer les copains. Je n’avais aucune idée de ce qui m’attendait. Aucune idée de mon itinéraire. Ni de l’impact qu’aurait ce voyage sur le reste de ma vie.

Ces cinq semaines en Asie ont confirmé mon envie d’aller vivre à l’étranger pendant une période prolongée. L’Australie? Nah. Toutes mes économies avaient fondu comme une glace sous le soleil de Ko Phi Phi… De retour à Montréal le temps de vendre (presque) toutes mes affaires (mes affaires étant principalement à l’époque des vêtements, BEAUCOUP TROP de vêtements), j’ai décroché un boulot de prof d’anglais à Taïwan après avoir répondu à une annonce sur Internet.

J’y suis restée un an de demi.

Après dix mois d’enseignement, j’ai recommencé à rédiger et tourner des reportages pour La Presse et différentes émissions de télévision (Le Petit Journal, La Revanche des NerdZ, Le grand blond avec un show sournois…). J’avais le prétexte idéal pour approfondir les questions culturelles qui me titillaient. J’ai aussi étudié le chinois, mais pas assez pour tenir une conversation, comme je l’évoquais dans ce billet.

J’ai beaucoup blagué en disant que je partais «faire un grand casting international pour trouver l’homme de ma vie», mais jamais je n’aurais pu imaginer les surprises qui se trouveraient sur ma route (en l’occurrence, mon futur mari africain rencontré… en Asie).

Suite à mon exil asiatique, j’ai publié le guide Embarquement immédiat et le récit Cartes postales d’Asie (et cinq livres depuis, en plus de participer à deux collectifs). Toujours pas de roman. Ça viendra. Toujours trop occupée à vivre…

Dans un train au Japon

Dans un train au Japon

Angkor Wat, au Cambodge

Angkor Wat, au Cambodge

Partir seule m’a permis de comprendre qui j’étais, sans mes étiquettes professionnelles. De rencontrer des gens que je n’aurais jamais croisés autrement, et pas seulement parce qu’ils étaient originaires des quatre coins de la planète (quelles sont les chances que je développe une amitié avec un menuisier ici, alors que je suis entourée de gens qui travaillent en communications?). De constater mes limites. De les dépasser, parfois. De chérir et assumer ma bulle quand j’avais besoin de m’y réfugier. D’aller vers les autres quand la solitude me pesait. De mesurer la force de mon instinct. De lui faire confiance. De ME faire confiance.

Partir seule m’a mis du plomb dans la tête (mais pas trop, rassurez-vous) et fait pousser des ailes. Aidée à accepter que je n’ai pas le contrôle sur tout. Que c’est dans le mouvement que je trouve mon équilibre. Que le chaos est mon habitat naturel. Et que ce n’est pas la fin du monde si je n’entre pas dans aucune case.

Cela dit, voyager en solo n’est pas sans risque. La mort de Sarai Sierra donne des frissons dans le dos. Histoire aussi triste que tragique. Comme l’a été, il y a quelques années, celle de Renée Wathelet.

Plusieurs autres blogueuses l’ont souligné: ces événements auraient pu se produire n’importe où. Elle n’a pas été tué PARCE QU’ELLE voyageait seule. La violence envers les femmes se produit AUSSI ici, à deux pas de chez soi. Des hommes comme des femmes meurent sous les coups de cinglés partout dans le monde.

Je ne me suis jamais sentie aussi en sécurité qu’en Asie (beaucoup plus que n’importe où en Amérique du nord!). Au fil des ans, j’ai bourlingué seule au Mali, au Cambodge, à Singapour, dans plusieurs coins d’Europe, du Canada, des États-Unis… Je suis pourtant la personne la plus peureuse de la Terre (et c’est encore pire depuis que je suis mère). Je ne prends pas de risques inutiles. Je me fie à mon jugement. Je porte très peu de bijoux et je tente de dissimuler ordinateurs et autres gadgets électroniques du mieux que je peux (c’était plus difficile en Afrique à la fin des années 1990 avec une caméra gigantesque  valant des milliers de dollars!). Je suis consciente du danger, de la même manière que je le suis à Montréal. J’évite par ailleurs de voyager seule dans des contrées où je sais que je ne me sentirai pas à l’aise.

Je l’ai déjà écrit: il est impossible pour une femme d’aborder le monde de la même manière qu’un homme. Nous n’oublions jamais notre sexe. Des années et des années de féminisme ne pourront changer ni notre physique, ni notre éducation. On nous apprend à avoir peur dès notre plus jeune âge. Comme mère, j’ai beau vouloir que ma fille soit forte, inconsciemment, je lui apprends sans doute moi aussi la peur en lui exposant les risques du monde qui l’entoure. Cela dit, j’espère qu’elle aura la confiance pour aller au bout de ses rêves, y compris celui de voyager en solo s’il se manifeste (mieux vaut toutefois que je n’y pense pas trop maintenant, lol).

Dans ce reportage de NBC news, des personnes interviewés affirment qu’une femme ne devrait pas voyager seule. Je pense plutôt que les imbéciles ne devaient pas parler à travers leur chapeau. Et sortir un peu de chez eux…

P.S.: Sur Twitter, un nouveau mot-clic a vu le jour: #WeGoSolo. Des femmes l’utilisent pour parler de voyage au féminin.

Pour poursuivre la réflexion, je vous invite à lire ces billets, tous très pertinents: 

Female solo travel is NOT the problem, Steph (Twenty-something travel)

YES it’s sage to travel solo as a female, Camille (Travel yourself)

Revisiting the solo female travel experience, Jodi Ettenberg (Legal nomads)

The women traveling solo question, Christine Gilbert (Almost Fearlests)

• Voyager en solo, Corinne Bourbeillon (Petite bulles d’ailleurs)

Solo travel mistakes to avoid, Janice Waugh (Solo traveler)

Don’t wait for a travel partner, Evelyn Hannon (Journeywoman)

The truth about solo female travel and safety, Kate McCulley (Adventurous Kate)

À découvrir également:

Une femme devrait-elle voyager seule? (Mon billet sur EnTransit.ca)

Astuces pour voyageuses en solo (+ l’article de La Presse)

La pulsion du voyage

Voyager seule: aller au bout de son rêve

Partir en solo: fuite ou quête personnelle?

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14 Commentaires

  • Répondre Corinne 7 février 2013 - 16 h 27 min

    Très beau, très inspirant. Je partage la plupart de tes sentiments. Apprendre à se faire confiance, écouter ses instincts, les laisser exister surtout. Et puis tous ces gens magnifiques que l’on rencontre parce qu’il partagent les mêmes envies philosophiques que nous, pas seulement une profession! Aujourd’hui, je crois que ce n’est pas une question que d’être femme ou non, on nous élève tous dans la peur de l’inconnu, on nous rend fragiles et malléables. Il faut décider de ne plus écouter ces voix confortables qui voudraient nous faire croire immortels tant que l’on se terre chez soi. Il faut embrasser la vie, la différence et partir à la rencontre de ces gens qui peuvent nous aider trouver cette liberté, en nous montrant d’autres façons de faire et de voir qui jusqu’ici nous ont peut-être échappé.

  • Répondre NAC eye drops 9 février 2013 - 4 h 55 min

    Bonjour, Suite au sujet voyager seul, je souhaiterai avoir l’expérience de femmes ayant voyagé seules avec un enfant en bas âge. L’équateur est un pays qui m’attire. Le Pérou et la Bolivie m’ont particulièrement plu mais je voyageais avec une amie et non avec un enfant. Ceci dit je ne suis pas particulièrement arrêtée sur un pays en particulier. Toutes expériences, conseils, infos, pays à faire avec un enfant et autres… sont les bienvenus. A bientôt j’espère.

  • Répondre missmyse 13 février 2013 - 18 h 41 min

    Merci pour cet article qui fait réfléchir. Je pense de plus en plus à l’aventure solo et votre parcours me fait rêver.

  • Répondre Eric34 20 février 2013 - 21 h 08 min

    Superbe article, quand on est fait pour ça, il faut se lancer à l’aventure…Ceux qui n’osent pas le regretteront toute leur vie…

  • Répondre Marie 18 juin 2013 - 1 h 00 min

    Ça fait un moment que j’avais pas traîné sur ton blog. Bel article. Bien écrit. Ça donne presque envie de re-re-partir…

  • Répondre Marie l'urbaine 7 août 2013 - 13 h 59 min

    Je suis très émue à la lecture de ce billet. (Y a-t-il un Lonely Planet dédié aux femmes qui voyagent seules ? Il me semble que oui…)

  • Répondre Nellie 13 novembre 2013 - 17 h 32 min

    Moi aussi j’adore voyager seule et je suis convaincue que c’est le seul moyen de faire des rencontres magiques et de vivre pleinement son voyage. Je raconte mon periple au Brésil: http://umagirlnobrasil.tumblr.com/

  • Répondre Lennie 14 mars 2014 - 5 h 24 min

    Pitiéé.. dites-moi que j’aurais suffisament de courage pour partir également. C’est vrai que ca fait peur mais.. nous n’avons qu’une vie et je ne peux me resoudre a ne pas partir parce que je suis trop jeune et puis surtout que je suis une fille!

  • Répondre cailinoneilCailin 23 juin 2015 - 20 h 44 min

    Merci for sharing! My name is Cailin and not Camille though 😉

  • Répondre Conseils de voyageuse solo, par une fille pour les filles 28 juin 2015 - 5 h 07 min

    […] cherchez un peu vous trouverez aussi pleins de conseils sur le voyage en solo comme cet article Partir seule, la meilleure décision de ma vie. Elle aussi co-auteur du livre Le voyage pour les filles qui ont peur de […]

  • Répondre N’allez plus chez le psy : voyagez seules ! | Voyager seule 2 juillet 2015 - 6 h 16 min

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  • Répondre Ce que le voyage en solo m'a appris - Taxi-Brousse 10 décembre 2015 - 21 h 27 min

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