États d'âmes Fragments Réflexions

Les petits pincements

10 mai 2018

Ils se pointent parfois au détour d’une photo sur Instagram, d’un statut Facebook ou d’un tweet. En une fraction de seconde, je suis propulsée dans mes souvenirs. Un arrêt sur image qui me ramène là où j’ai retenu mon souffle de peur que tout s’efface. À cet instant précis où j’ai entrevu le vertige d’une page blanche. Où j’ai vu poindre le rêve d’une autre vie. Senti et ressenti pour la première, la dixième, la millième fois ce frisson qui part de l’échine et va se loger là, au creux du ventre, comme un papillon attrapé dans un filet. Un début d’élan suspendu dans une sorte d’entre-temps chimérique. Quelque part entre réalité et fantasme.

Toutes les fois où j’ai manqué de mots devant un paysage. Où je suis tombée amoureuse d’un coin de pays, d’un homme, d’une vie qui aurait pu exister. Toutes les fois où mon coeur, en plein essorage forcé, a oublié que le cycle «délicat» lui convenait mieux.

Partout, on nous bassine avec l’importance de vivre dans le présent. Mais les instants qui marquent n’appartiennent pas qu’au passé. Boussoles du futur ou refuges du présent; je me fiche bien des temps de verbe quand l’émotion me rappelle que je ne suis, au fond, qu’une courtepointe de ces souvenirs mouvants. Je drape de ces fragments mon âme nue comme d’autres se réchauffent au coin du feu.

Je suis de celles qui perçoivent les toujours comme une addition d’instants furtifs trouvant écho dans la mémoire. On ne revient jamais tout à fait d’un voyage, qu’il nous emmène au bout du monde ou au fond de soi. Alors pourquoi s’obstiner à vouloir constamment tout ranger sous clé? Je n’ai que faire de ces ancres qu’on tente de nous vendre comme d’ultimes symboles de la vraie vie. Que faire de la bullshit psycho-pop et de ses leçons de vie bien formatées, qu’on essaie de nous faire entrer dans le crâne à grands coups de «Oom» et de produits dérivés.

Ces petits pincements, je les chéris comme autant de trésors glanés dans des contrées plus ou moins lointaines. Je ne crois pas aux images figées en deux dimensions. Pour moi, tout passe par le mouvement et les sons: le bruissement des feuilles, le roulis du train, le murmure d’une voix, le frétillement des papilles, l’infatigable ressac, les battements de mon coeur. Tout bouge, tout le temps. En moi et autour de moi.

Un vertige. Une effluve du passé. L’évanescence d’un instant qu’on refuse de voir disparaître. Parce que chaque frisson reste une part de soi. Et que chaque battement compte.

P.S.: Chaque fois que j’écris «toutes les fois», j’ai une pensée pour le délicieux roman de Geneviève Lefebvre, Toutes les fois où je ne suis pas morte. À lire.

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8 Commentaires

  • Répondre Itinera Magica 11 mai 2018 - 2 h 03 min

    Belle ode à la vie ! Magnifique, ce texte 😉

  • Répondre Cécile 11 mai 2018 - 3 h 48 min

    “Toutes les fois où mon cœur, en plein essorage forcé, a oublié que le cycle «délicat» lui convenait mieux.” ….comme c’est joliment dit/écrit !

    Merci, Marie-Julie, pour ce bel article et ce partage. Belle journée !

  • Répondre Pelouas 11 mai 2018 - 9 h 46 min

    Tu aurais pu écrire L’art du voyage. Quelle langue et quelle belle poésie pour exprimer ce vertige ressenti. Ça fait du bien de te lire et je retiens de lire Toutes les fois où je ne suis pas morte. Merci pour cette chronique

  • Répondre Marie-Julie Gagnon 11 mai 2018 - 14 h 15 min

    Ton commentaire me va droit au coeur… Merci. Sur ce, je retourne écrire un top 10! 😉

  • Répondre Bianca Pomerleau-Tourangeau 11 mai 2018 - 17 h 44 min

    Délicieux texte <3

  • Répondre padoune 31 mai 2018 - 10 h 39 min

    Ces mots <3 un pincement rien qu'en les lisant!

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