Europe Réflexions

Pareils, les Québécois et les Français?

2 avril 2013

La Québécoise Judith Ritchie vit à Paris depuis 2009.

Ah! Les Français… On les aime autant qu’on les déteste. Plusieurs d’entre nous les envient un peu, beaucoup, aussi. Après tout, ils ont l’histoire, la Tour Eiffel et le bon vin! Et puis, il y a ce sentiment de parenté lointain et le partage de la langue. Forcément, on se resseemble, non? Erreur. Pour quiconque a passé un peu de temps dans l’Hexagone, le Québec et la France ont autant à voir que la poutine et le foie gras. Cela ne veut cependant pas dire que les deux ne peuvent pas aller ensemble…

«N’importe quel touriste qui visite le Japon, la Chine ou l’Afrique s’y rend l’esprit plus ouvert que lorsqu’il visite la France, ont écrit Jean-Benoît Nadeau et Julie Barlow dans Pas si fous ces français, publié aux Éditions du Seuil. Les rites fascinants des Chinois ou des Zoulous peuvent être cause d’inconfort ou de désagrément, mais ceux qui voyagent dans ces pays ont tendance à accepter ces épreuves avec stoïcisme, car ils pensent, avec raison que dans une culture différente, les choses se passent différemment. Or, en France, les Nord-Américains perdent ce réflexe.»

Ils ne sont pas les seuls à avoir fait ce constat. «Effectivement, on pense qu’on sera pas dépaysé en raison de la langue mais c’est tout le contraire, renchérit Pierre B. Gourde, relationniste dans l’industrie de la musique. La France et le Québec, ce sont deux mondes, complètement.» Le Québécois s’y est d’abord rendu à l’occasion d’un stage à l’âge de 25 ans, puis pour y vivre pendant un an deux ans plus tard. Il y est retourné ensuite de 2010 à 2012.

Si sa première expérience en sol français s’est bien déroulée, la seconde a été plus cahoteuse. «Dès qu’on vient en tant que nouvel arrivant ou comme demandeur de quelque chose, c’est autre chose. Il y a tout de suite une certaine condescendance qui s’installe. On est gentils les cousins, mais on n’est rien, allez ouste du vent. Ce n’est pas toujours comme ça, bien sûr, mais il faut distinguer les rencontres faites en vacances ou en voyage d’affaires des rencontres faites en recherche d’emploi, par exemple. Pour ma part, j’ai réussi en quelque sorte à faire ma place mais au moment où mon visa se terminait. Il faut être patient, pas espérer que tout roule aussi vite que chez nous en Amérique. Mais des fois c’est dur sur le moral…»

Amis, oui… mais pas si vite

Judith Ritchie

Judith Ritchie

Paul Brisson s’est installé à Paris en juin 2008. Le trentenaire tient depuis le blogue Être loin, dans lequel il livre ses impressions, ses états d’âme, ses réflexions et… sa passion pour les saucissons! S’il a beaucoup de mal avec les horaires de travail français et rage parfois contre la bureaucratie (5 juillet 2008: «Je viens de signer mon bail. La signature du traité de Versailles a dû être moins laborieuse. Un peu plus et on fumait le calumet de la paix au son des tams-tams. J’ai tellement signé de trucs; sans le savoir j’ai peut-être autorisé le prélèvement d’un de mes reins mardi matin…»), ce sont ses réflexions sur certains comportements qui semblent aller de soit tant ici qu’outre-Atlantique qui nous amènent à nous questionner à notre tour. Il raconte notamment à quel point nous, Nord-Américains, passons rapidement en mode «intime». «Comme si chez nous, tout était naturellement d’ordre public, sans complexe», écrit-il, ajoutant que plusieurs Français avec qui il avait abordé la question ressentaient un certain malaise face à notre «promiscuité spontanée».

«Le Français n’ouvre pas sa sphère personnelle immédiatement, poursuit-il. Mais quand vient le moment, il le fait peut-être plus honnêtement que l’Américain (ou le Québécois).»

Pierre B. Gourde abonde dans le même sens: «Le truc, c’est que chez nous on est habitués que tout le monde soit gentils vite, mais c’est parfois de manière superficielle. En France, c’est l’inverse. C’est long avant d’entrer leur cercle d’amis mais une fois admis, on est bons (dans un contexte d’intégration).»

Judith Ritchie a transporté ses pénates dans la Ville Lumière en 2009, après plusieurs courts séjours exploratoires. Elle est aujourd’hui Beauty editor à L’Officiel de la mode et tient le blogue Clin d’oeil de Paris sur le site du magazine québécois Clin d’oeil. «Pour découvrir Paris, il faut se tenir avec des Parisiens, croit-elle. Il faut sortir de ses habitudes, changer ses repères, ne pas tout comparer et adopter les mœurs d’ici.» La journaliste affirme n’avoir eu que de belles surprises depuis son arrivée: «Les gens sont très accueillants et généreux lorsqu’on s’ouvre à eux. Ils ont soif d’authenticité, de simplicité et de folie! Ils sont pris dans des carcans familiaux, de statuts, de cercles d’amis… du coup, l’exotisme est un très bon atout.»

Râler, le sport national?

Et le mythe du Français «chialeux», qui s’emporte pour un rien? «C’est bien connu, les Français sont des râleurs, écrit Bruno (qui préfère garder un certain anonymat), fondateur du Portail des Québécois en France. C’est leur façon d’évacuer le stress. Ce caractère a de quoi frustrer n’importe quel Canadien, habitué dès le jeune âge à la tolérance et au respect des différences. Mais si on oublie cette caricature de râleur, on se rend compte que ce sont des gens “normaux”, qui sont sympathiques et qui aiment bien profiter de la vie. Et, comme au Québec, les gens qui habitent la campagne sont moins stressés que les citadins.»

«Au niveau humain, une différence majeure est que nous les québécois détestons la confrontation et l’évitons à tout prix, alors que les français la cultivent, observe Pierre B. Gourde. C’est très complexe parce qu’on est soupe au lait et que, dans un contexte de confrontation, on part vite. J’ai vu des scènes en France où les mecs s’engueulent à des niveaux incroyables, et une fois que c’est dit, tout le monde repart de son côté, basta. Chez nous, rendu à ce point là, les poings ne tardent plus… C’est peut-être plus sain, mais ça créé de tensions incroyables entre nous parfois.»

«Évidemment, les français on les trouve chiants quand ils viennent ici parce qu’ils trouvent tout poches (j’exagère à peine), ajoute-t-il. Mais une chose est sûre c’est que sur certains aspects, on peut difficilement leur donner tort. Notamment en ce qui a trait à un certain art de vivre.»

Ce n’est pas Judith Ritchie qui va le contredire. La jeune femme continue de voir sa ville d’adoption (et ses habitants) avec des lunettes roses: «Paris est une ville romantique. Par son architecture, sa façon de vivre, de savourer la vie, de se poser pour un café en terrasse, de s’embrasser langoureusement dans la rue. L’amour y a sa place, au même titre que la vie de famille-métro-boulot-dodo. Quoi de plus romantique que de regarder la Tour qui scintille de mille feux en savourant un délicieux rosé?»

Les conseils de la blonde journaliste pour quiconque souhaite être heureux en France? «Parler aux gens. Sourire et tout prendre avec un grain de sel: les grèves, les crises, les scènes inutiles. Les Français sont comme ça… pas nous pour autant!»

EN VRAC:

Drague. Pour les Québécois célibataires, les mœurs entourant la séduction peuvent s’avérer déstabilisantes en France. Une femme qui aborde un homme? Jamais, voyons. Par contre, cette dernière ne doit pas se surprendre de se faire soudainement complimenter par la gent masculine. «Les hommes DRAGUENT et aiment séduire, confirme Judith Ritchie, journaliste pigiste qui vit à Paris depuis 2008. Ils sont affectueux, dévoués… ils donnent beaucoup plus. En revanche, ils ont aussi peur de l’engagement que les Québécois!»

Cousinage. Pour le fondateur du Portail des Québécois en France, il est clair qu’être Québécois s’avère un plus en matière d’intégration en France: «Les Français adorent les Québécois. Nous sommes des cousins, un important symbole de la présence française en Amérique du Nord. Même s’ils critiquent beaucoup les Américains, les Français rêvent encore et toujours au rêve américain: une société qui est partie de rien pour finalement devenir, en quelques décennies, le pays le plus puissant du monde, avec une qualité de vie qui n’existe nulle part ailleurs.»

Livre. Jean-Benoît Nadeau et Julie Barlow, auteurs de Pas si fous ces Français (en français aux éditions du Seuil), ont passé plus de deux ans à observer «l’animal» dans son habitat naturel afin d’écrire leur ouvrage. Le point fort: une recherche approfondie et de nombreuses références à l’histoire, qui permettent de mieux comprendre le présent. Un must pour quiconque a envie de découvrir les Français d’un point de vue ethnologique. Le couple a publié d’autres livres suite à son séjour en France, notammentLes Français aussi un accent.

Utile. Pour trouver toutes les informations pratico-pratiques sur la vie en France ainsi que des forums de discussion, rendez-vous sur le Portail des Québécois en France: www.quebecfrance.info

Expatriation. Pour plonger dans le quotidien d’un Québécois exilé en France, ajoutez Être loin, le blogue de Paul Brisson, à vos favoris. Ce dernier se fait tantôt cinglant, tantôt admiratif du mode de vie français. Dans les deux cas, ses observations et ses réflexions sont toujours intéressantes. Remontez jusqu’à ses premiers billets pour découvrir ses premiers chocs culturels dans l’Hexagone.

Langue. On a beau utiliser les mêmes mots, on ne parle pas forcément la même langue… On a qu’à penser à «suçon» et «sucette» (en France, un suçon est la marque laissée sur la peau suite à une succion et une sucette, une friandise, alors qu’au Québec, c’est l’inverse) ou à «gosse» (besoin d’explications?), par exemple. Il existe plusieurs dictionnaires pour nous aider à nous y retrouver. En voici un, conçu par un internaute (gratuit!): www.fredak.com/dico/dico_argot.htm.

(Cet article a d’abord été publié sur Canoe.com en 2009, dans le cadre de ma série de chroniques sur le choc des cultures. J’avais aussi publié le début du texte ici.)

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Aucun commentaire

  • Répondre The Green Geekette 2 avril 2013 - 13 h 23 min

    Intéressant de lire le sentiment de québecois à l’égard de la France étant donné que je partage souvent le mien de française à l’égard du Québec. Après si je peux me permettre une remarque, ça serait à propos du fait que le français « n’ouvre pas sa sphère personnelle immédiatement » ce qui n’est pas totalement vrai de mon sens…

    Certes les québécois paraissent peut-être plus cordiaux et ouverts au premier abord mais en ce qui me concerne je n’ai jamais trouvé qu’il faille longtemps avant d’intégrer un cercle d’amis en France, bien au contraire. J’ai souvent donné mon numéro de téléphone à des personnes que je n’avais jamais encore rencontrées, ou même rencontré des inconnus après seulement quelques échanges sur Twitter, pour ensuite les considérer commes des amis au bout de seulement quelques fois.

    Peut-être est ce moi qui suis assez “ouverte” et rapide en amitié, mais cependant à Montréal, je constate malheureusement que c’est avec d’autres français/belges expats que le courant passe rapidement… Alors que de l’autre côté je n’ai encore aucun “vrai” ami québécois, seulement des connaissances qui ne donnent pas le sentiment d’avoir le goût d’aller plus loin et de se voir plus souvent.

    Après je pense que dans tous les cas, il est plus difficile d’être ami avec quelqu’un d’une autre culture car lorsqu’on a des références différentes, cela prend l’effort de vouloir se comprendre malgré tout! 😉 En tout cas je ne désespère pas, et j’espère rencontrer de plus en plus de québécois!

    • Répondre Marie-Julie Gagnon 2 avril 2013 - 13 h 48 min

      Très intéressant. Mon avis? Peu importe où l’on va, quand c’est nous l’expat, il est plus facile de tisser des liens avec des gens comme soi, venus d’ailleurs (dixit la fille qui a épousé un Sénégalais rencontré à Taïwan!). En ce qui concerne la France plus spécifiquement, le choc est souvent grand parce qu’on a tendance à croire avant de s’y rendre que tout sera facile puisqu’on parle la même langue… ce qui n’est bien sûr pas le cas. P.S.: On va prendre un café pour en discuter plus en profondeur? 🙂

  • Répondre Christèle 2 avril 2013 - 13 h 42 min

    “Il raconte notamment à quel point nous, Nord-Américains, passons rapidement en mode «intime»”.
    C’est marrant, immigrés, on a plutôt tendance à penser le contraire !
    Pour ce qui est de tout est plus facile ici, en fait, tout est plus facile dans son propre pays pcq on est habitués culturellement aux manières de faire. Les avis de nombreux français sont plutôt : on nous fait croire que tout est plus facile en Amérique du nord, mais trouver une job autre que Starbuck n’est pas si aisé, notre expérience n’est pas reconnue tout de suite, on se confronte aussi parfois au racisme. C’est malheureusement dans chaque pays, on comprend mieux du coup pourquoi les nationalités se regroupent souvent dans les mêmes quartiers, çà rassure ! En revanche, une fois qu’on est intégré tout roule… 😉

    • Répondre Marie-Julie Gagnon 2 avril 2013 - 13 h 52 min

      Ah! La foutue reconnaissance des diplômes… Je suis entourée d’immigrants de partout qui font des jobs qui n’exigent qu’un diplôme d’études secondaires alors qu’ils ont des maîtrises. Pour le reste, pour avoir vécu un an et demi à l’étranger, je comprends très bien pourquoi on ressent le besoin de trouver des gens avec les mêmes références que nous. On a parfois besoin d’une «pause» du pays d’accueil!

  • Répondre Fabienne Papin 3 avril 2013 - 10 h 04 min

    Amusant 😉 En lisant cet article je me disais que j’aurais pu écrire le même dans l’autre sens. Mais on peut se sentir étrangère n’importe où. Avant d’émigrer au Québec j’ai vécu le même genre d’expériences que certains des interviewés de cet article en me retrouvant quelques mois en province alors que j’avais grandi dans la région parisienne. Tout un choc culturel, même si le vin et le fromage étaient au même prix!

  • Répondre Christèle 3 avril 2013 - 10 h 10 min

    En même temps, le bail comme le traité de Versailles, c’est une image plutôt réaliste 😉
    Sûr qu’ici les premiers contacts sont plus simples, et les opportunités importantes.
    Quand on fait la démarche d’immigrer, on est aussi plus souples, plus ouverts, du coup on s’attend que les autres le soient aussi, d’ou peut être les désillusions parfois, en tout cas, on est ben plus cool ici, avec nos amis Québécois et nos amis français, c’est un beau mélange de cultures 😉

  • Répondre vivalatina 3 avril 2013 - 20 h 24 min

    Article très intéressant. En tant que francais expatrié, j’ai pu voir de l’extérieur nous autres francais et nous comparer aux mexicains notamment et effectivement, nous sommes relativement froid et nous avons l’habiture de nous compliquer la vie avec la chose administrative.
    Sortir de France pour aller en Amérique c’est une bouffée d’air, découvrir que tout est possible et plus simple qu’en France.

  • Répondre Eric 14 avril 2013 - 15 h 49 min

    Super article 🙂 J’ai rencontré pas mal de Québecois en Australie et c’est vrai qu’il y a pas mal de différences entre nous…Par contre, comme tu le dis si bien, nous pouvons très bien nous entendre pour un grand nombre de choses…De toute façon, quand on parle la même langue c’est toujours plus facile :p

  • Répondre Anahita 14 avril 2013 - 16 h 36 min

    Bonjour.
    Je suis toujours très intéressée de lire l’image que nous Français donnons à nos visiteurs.
    En tant que parisienne née à Paris, je suis absolument d’accord avec toi, je ressens la même chose que ton récit envers nous autres.
    Nous râlons, beaucoup.
    Les parisiens sommes d’ailleurs mal vus par les français des autres régions pour notre mauvais caractère.
    Il faut dire qu’à Paris, il ne fait que très peu beau. Ne voir le soleil qu’1 jour sur 6 semble jouer sur notre moral.
    Les loyers sont excessivement chers pour des logements tout petits. Nous vivons comme des souris, en cage.
    Nous sommes nombreux au mètre carré, ça se bouscule, ça court…rien de très zen en somme.
    Et pourtant, Paris est une ville au charme fou, une ville qui ne dort jamais. Sans oublier que nous vivons dans un musée géant. Nous sommes entourés et baignons dans le raffinement, l’art et l’histoire.
    Je comprends bien que toutes ces choses puissent être déstabilisantes pour un touriste ou un immigrant.

  • Répondre à Eric Annuler la réponse.

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