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Les yeux d’Ingrid

3 décembre 2010

J’avais besoin de voir Ingrid Bétancourt en chair et en os. Besoin de croiser son regard. Je ne savais pas trop ce que j’allais y chercher, mais la pulsion était suffisamment grande pour me pousser à me rendre chez Renaud Bray en ce vendredi après-midi où j’aurais mieux fait d’aller mettre mes microbes au lit (ils refusent de me quitter, les salauds!).

***

Il est environ 13h20 quand j’entre dans la librairie. La file longe le mur de la façade donnant sur la rue Saint-Denis, de la section «romans» à la papeterie. J’aperçois alors Cynthia, une copine. Elle attend patiemment son tour depuis plus de 90 minutes. L’idée de rester près d’elle pour rencontrer enfin cette femme qui m’a beaucoup émue, mais aussi révoltée (comment une mère pouvait-elle choisir de faire passer la politique avant ses enfants? Je suis prise avec cette question depuis ma lecture de La Rage au coeur) me traverse bien sûr l’esprit, mais je ressens un énorme malaise à l’idée de passer devant la centaine de personnes qui font la queue derrière mon amie.

Je descends acheter le livre. Quand je remonte, l’un des libraires me confirme ce que je craignais: Mme Bétancourt a un horaire chargé et devra quitter à 14h pile. Impossible d’avoir ma dédicace dans ces conditions.

Cynthia est maintenant devant la file et me fait signe de venir la rejoindre quand elle m’aperçoit. J’hésite. Le gardien de sécurité me signale qu’il n’y a pas de problème…

– Vous êtes mon cadeau de Noël, dit Cynthia en remettant son exemplaire de Même le silence a une fin à l’auteure, au moment où je m’approche de la table.

Indgrid lève la tête. Son visage s’éclaire d’un large sourire.

– Et vous, le mien! lui répond-elle spontanément, le regard franc.

Pas de doute, elle est encore plus belle que sur papier glacé. Lumineuse. Rien à voir avec cet être frêle à la longue tignasse et au teint grisâtre qu’on a vu sur tous les écrans du monde en novembre 2007. Ni à cette prisonnière à peine libérée, le 2 juillet 2008, vêtue de vêtements de camouflages et auréolée d’une large tresse.

Je lui tends timidement mon livre. Je croise son regard un bref instant. Rien à signaler. J’ai devant moi une femme qui pourrait avoir passé les dernières années assise dans un bureau ou à voler de cocktail en cocktail. Est-ce bien cette ex-otage des FARC, détenue pendant six ans et demi? Elle porte la même coupe de cheveux qu’au moment où elle faisait campagne pour la présidence de la Colombie.

Pendant que Cynthia tente de déchiffrer son écriture, je l’observe, en retrait, la tête penchée au-dessus d’un énième livre. Qui est-elle?

Il me reste 689 pages à parcourir pour tenter de répondre à la question.

Mes autres billets sur Ingrid Bétancourt sont ici.

P.S.: Je m’excuse sincèrement auprès des personnes qui étaient derrière Cynthia!!!

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8 Commentaires

  • Répondre miiiiissk 4 décembre 2010 - 0 h 21 min

    Merci de partager. Je suis émue.

  • Répondre Etolane 4 décembre 2010 - 2 h 04 min

    Chanceuse! Merci de ce billet qui nous donne l’impression d’y être le temps de sa lecture… 🙂

  • Répondre MARIE-ANNE KUCERA 4 décembre 2010 - 5 h 12 min

    merci de partager ce beau témoignage

  • Répondre Anso 4 décembre 2010 - 13 h 04 min

    Je n’étais pas au courant de cette dédicace mais j’y serais allée si j’avais su. Pendant des années, j’ai “grandi” en la sachant prisonnière, en regardant des reportages sur sa vie à la télé pour qu’elle ne tombe pas dans l’oubli et j’avoue que maintenant, je suis curieuse de découvrir qui elle est vraiment, et non le mythe qui s’est développé autour d’elle pendant tout ce temps….
    En tout cas merci de partager ton expérience avec nous!

  • Répondre Marie-Julie Gagnon 4 décembre 2010 - 19 h 10 min

    @Tous: Merci les filles!
    @Anso: Même chose. J’ai interviewé sa fille alors qu’Ingrid était prisonnière depuis un an. Je me souviens m’être dit: «Elle ne reverra jamais sa mère. Comment peut-elle continuer de croire ainsi à leurs retrouvailles?» J’ai eu tord. Et j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps le jour de sa libération!

  • Répondre verger 5 décembre 2010 - 16 h 24 min

    Il serait opportun de rappeler qui est véritablement Bétancur, ses actes odieux avec Clara Rojas quand elle était détenue, son snobisme vis a vis de son mari à sa sortie, … la liste est longue et nombreux sont les politiciens comme Delanoë à regretter d’avoir soutenu une personne imbue d’elle même qui ne parle de Dieu et d’amour que pour se racheter une opinion favorable.

    NOTE DE L’AUTEURE DE TAXI-BROUSSE: J’ai censuré la seconde partie de votre commentaire. Je considère que chacun a droit à son opinion, mais les messages haineux n’ont pas leur place sur ce blogue.

  • Répondre mamanbooh 5 décembre 2010 - 19 h 03 min

    Pour ma part, j’apprécie beaucoup ce billet et je suivais son histoire avec beaucoup d’intérêt, même avant son enlèvement.

    J’aime beaucoup la façon dont tu nous en parles et je suis surprise de réaliser que toi aussi, (pour qui j’ai beaucoup de respect et d’admiration) tu étais intimidée.

    Tu nous fais un portrait d’une femme pleine d’humanité et c’est ce qu’on pense aussi à toi, en te lisant. Merci!

    Soigne-toi bien!

  • Répondre Marie l'urbaine 6 décembre 2010 - 21 h 29 min

    Merci Marie-Julie pour ce billet !
    Son histoire me bouleverse, ça c’est sûr !

    (Oh, moi aussi je me pose la même question (habiter à l’autre bout du monde – Colombie – de ses enfants – Nlle-Zélande – pour faire de la politique ?). Je ne pose des questions semblables pour plein de personnalités qui ont l’air d’être parents un jour de temps en temps et je ne sais comment formuler la question…)

  • Répondre à Marie-Julie Gagnon Annuler la réponse.

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